Texte original publié par No es época para tontos.
Comment un projet développé pendant près de vingt ans, après quatorze années de travaux et plus de 130 millions d’euros d’investissement déclaré, peut-il être ravagé en quelques heures ?
Dans cette première partie de l’enquête de LA VALIRA, nous remontons la piste financière, urbanistique, bancaire et administrative de La Querola d’Ordino, le complexe résidentiel de luxe conçu autour de Jean Nouvel et détruit en grande partie par l’incendie du 22 septembre 2026.
Le feu s’est déclaré vers 1 h 45 du matin. Sur les sept bâtiments du complexe, six ont été très gravement touchés selon le récit analysé. Environ 22 000 m² auraient été affectés : près de 10 000 m² de logements haut de gamme et 12 000 m² de parkings et d’infrastructures souterraines.
Mais dire simplement que « 130 millions d’euros sont partis en fumée » serait trompeur. Ces 130 millions correspondent à l’investissement cumulé annoncé après des années de travaux. L’argent avait déjà circulé entre construction, architecture, ingénierie et matériaux. La véritable question est donc différente : quelle valeur physique a réellement été détruite, que couvrent les assurances et qui supportera finalement la perte ?
La Querola comptait 51 logements, commercialisés entre environ 2,4 et 6,3 millions d’euros l’unité, et près de la moitié auraient déjà été vendus ou réservés. Pourtant, au moment de l’incendie, le complexe n’avait toujours pas obtenu son certificat de première occupation. Que devient alors l’argent déjà versé par les acheteurs ? Quelles polices étaient actives ? Qui sont leurs bénéficiaires ?
L’enquête suit ensuite la chaîne des sociétés : Casa Projectes, propriétaire déclaré du terrain ; Projectes Singulars, associé au rôle de promoteur et d’investisseur ; Jordi Cerqueda ; Xavier Santamaria ; Andbank ; puis Món Immobiliari, société liée à la commercialisation et détenue à 100 % par Andbank selon les éléments présentés dans la transcription. Celle-ci rappelle également qu’en 2024 le bloc familial Cerqueda détenait 34,55 % d’Andbank et la famille Ribas Duró 36,96 %.
Une question domine alors tout le dossier : le projet était initialement estimé à environ 50 millions d’euros. L’investissement déclaré atteint finalement 130 millions. D’où viennent les 80 millions supplémentaires ?
Pour comprendre le contexte, l’enquête examine aussi la stratégie internationale d’Andbank envers les grandes fortunes de Russie, d’Ukraine, du Caucase et d’Asie centrale. Les noms de Rza Aliyev et Alexander Felsing apparaissent dans cette stratégie, tout comme Andbank Monaco et ses activités auprès d’une clientèle russophone. Sont également évoqués un transfert documenté d’Igor Mozgovoy vers un compte Andbank lié à Jordi Pujol Ferrusola, ainsi que des références historiques à AFSI, Andbank Panama et aux Pandora Papers. Mais aucune de ces données ne permet d’affirmer que ces capitaux ont financé La Querola.
Le contexte change brutalement en 2022 lorsque le gouvernement de Xavier Espot, avec Èric Jover, aligne Andorre sur les sanctions internationales contre la Russie et la Biélorussie. La mesure est adoptée avec vingt voix favorables tandis que Carine Montaner s’abstient en défendant la neutralité. Environ 70 millions d’euros attribués à des citoyens et entreprises russes sont alors évoqués à l’échelle de l’ensemble du système bancaire andorran, et non d’Andbank uniquement.
La question reste donc ouverte : y avait-il réellement des capitaux russes ou ukrainiens parmi les acheteurs de La Querola ? Sans contrats de vente, registres de propriété et bénéficiaires effectifs, aucune conclusion sérieuse n’est possible.
L’enquête revient également au dossier urbanistique UA-18.B. La valeur de la cession obligatoire était estimée à environ 968 000 euros par le promoteur, contre plus de 1,2 million d’euros par le Comú d’Ordino, soit un écart supérieur à 248 000 euros. Le statut de « projet singulier » permettait par ailleurs des adaptations exceptionnelles aux règles urbanistiques traditionnelles.
Et il existe un autre élément impossible à ignorer : l’incendie de septembre 2026 n’était pas le premier. Deux autres incendies avaient déjà eu lieu sur le chantier en mai et juin 2024. Que s’est-il passé après ces alertes ? Qu’a réellement inspecté Seguretat Industrial i Vehicles ? Pourquoi le certificat de première occupation était-il encore absent ? Et comment six bâtiments sur sept ont-ils pu être touchés aussi rapidement ?
Le parallèle avec Aigües d’Arinsal / Aigua Pura, autre projet multimillionnaire détruit par un incendie avant son ouverture, est également étudié. Dans ce cas, l’enquête technique avait écarté la piste criminelle et conclu à un problème électrique. La comparaison sert donc à poser des questions techniques, pas à alimenter une théorie de complot.


